Juin 2023. Un parc public d’une grande ville des États-Unis. Il est 19 heures 30. Le soleil descend sur l’horizon et la chaleur de la journée commence à se dissiper. Je profite de la fraîcheur relative pour flâner de-ci de-là avant de retrouver ma chambre d’hôtel. J’ai croisé plusieurs fois dans la journée cette jeune gardienne du parc.
Chicago, 2023 © Georges Felouzis
Je l’ai vu marcher dans les allées, plaisantant avec un collègue, orientant un touriste égaré, jetant un œil de-ci de-là. Vêtue d’un uniforme fait d’un pantalon noir et d’une chemise marron clair, un écusson à l’effigie de la ville orne le bras de sa chemise.
Je monte les escaliers et croise son regard. Elle semble fatiguée, ou plutôt désœuvrée. Rêveuse. Absente en quelque sorte. Comme ces personnages de tableaux d’Edward Hopper, seuls et regardant dans le vide. C’est la fin de sa journée de travail. Elle est encore ici par le corps mais son esprit semble déjà se projeter dans un ailleurs. Le présent paraît ni gai ni intéressant. Le futur sera-t-il plus enviable ? Plus excitant ? Plus passionnant ? Exaltant peut-être ? Cette gardienne de parc n’est-elle pas une version afro-américaine de Madame Bovary ? Pleine d’ambition et de soif de vivre, mais brimée par sa condition de femme noire et par la médiocrité de ses contemporains qui trop souvent ne la perçoivent qu’au travers de stéréotypes. Un travail répétitif, sans grand intérêt, à l’utilité si difficile à identifier. Sa seule mission est d’être là. Rien de plus et rien de moins.
La puissance de la photographie est d’exprimer par l’image une intériorité, un état indicible car trop diffus, trop latent. État que le corps expose spontanément par sa posture générale et par l’orientation du regard vers le lointain. Cette photographie d’aujourd’hui évoque, dans un tout autre contexte, ce tableau de Carpaccio représentant deux dames vénitiennes qu’Édouard Dor (2020) a si bien analysé comme la première expression picturale de l’ennui des femmes dans une société dominée par les hommes. Cette jeune gardienne de parc afro-américaine est pourtant si loin d’une vénitienne de la Renaissance. Si opposées. Et pourtant si proches par la position du corps, le regard dans le vague et l’ennui qui s’en dégage.
Je pense aussi au spleen baudelairien. La composition de l’image montre cette langueur nourrie par un idéal inatteignable, par des espoirs, des désirs, des ambitions que l’on croit si proches mais qui restent à l’état de rêve tant les moyens pour les atteindre sont inaccessibles. À droite, l’image exprime le présent avec le corps massif de la jeune femme appuyé sur une rampe d’acier dessinant une ligne de fuite, une voie à suivre ou encore un chemin à emprunter. Son corps baigne dans un clair-obscur qui s’oppose à la clarté de la ville vers laquelle elle regarde, à gauche. Comme si un présent sombre et peu enviable s’opposait à un désir d’avenir lumineux et prometteur, mais si vague, si peu défini. Ce contraste ne donne-t-il pas une excellente définition de l’ennui ? Une sorte de décalage entre une réalité trop banale et répétitive, et des rêves de réalisation de soi hors de portée et incertains.
Que fait cette jeune femme accoudée à cette rampe d’escalier sinon s’ennuyer ?
L’ennui est la chose la mieux partagée dans nos sociétés contemporaines. Mais ce que donne à voir cette photographie, c’est que certain-e-s peut-être s’ennuient plus que d’autres en fonction de leur condition sociale et/ou professionnelle. Parce qu’ils-elles se sentent en décalage, comme vivant à côté d’elles ou d’eux-mêmes, sous employé-e-s, sous considéré-e-s, dévalorisé-e-s. S’ennuyer, c’est construire une distance à soi, c’est entretenir l’espoir d’un ailleurs après le constat d’une réalité tronquée par un destin social étriqué. C’est, pour reprendre les analyses de Didier Lapeyronnie dans L’ennui, l’ombre de la modernité (2022), avoir conscience que nous valons mieux que notre situation sociale. C’est être assez réflexif pour objectiver sa situation et la comparer avec ce qui aurait pu advenir : de meilleures études dans de meilleures écoles peut-être ? De meilleures opportunités de travail ? Des propositions plus alléchantes que seulement un job de gardienne de parc pendant une période estivale ? Des rencontres plus intéressantes et pourquoi pas passionnantes ?
J’ai envie de lui parler mais n’ose pas. Elle semble si loin dans ses pensées. Pourquoi la déranger ? Je fais quelques pas et la dépasse. Je me retourne doucement. Elle reste immobile. Mon appareil photo est suspendu à mon cou. Je le sens contre mon nombril, là où l’émotion se crée et se diffuse. Là où la photo s’imprime à hauteur d’homme, où le regard n’est ni surplombant ni magnifiant. Je fais la mise au point manuellement, à l’instinct. J’appuie sur le déclencheur. Je ne sais pas ce que ça donnera. Mais je me dis que j’ai peut-être saisi l’ennui en action. L’ennui au travail, avec les espoirs qu’il suscite et la tristesse désabusée dont il procède.
Bibliographie
Dor E., (2020) Vittore Carpaccio, peindre l'ennui à Venise, Paris, Espace et signes.
Formis B. (2017) L’indifférence et l’ennui comme principes fondateurs de l’esthétique et de la création, p-e-r-f-o-r-m-a-n-c-e, 4.
Lapeyronnie D. (2022) L’ennui, l’ombre de la modernité, Paris, Rue de Seine.