Le marché de Sukiji à Tokyo en 2016. Un projet personnel me conduit à documenter par la photographie le fonctionnement du marché avant son déménagement dans le quartier de Toyosu. Je montre le travail nécessaire à l’approvisionnement de la capitale japonaise en produits alimentaire issus de la mer.
Tokyo, 2016 © Georges Felouzis
Sukiji n’est pas qu’un espace de vente qu’évoque le mot « marché ». C’est aussi et peut-être surtout, un espace de transformation d’une matière première — les corps des animaux pêchés —en mets délicats destinés pour la plupart à être consommés dans les restaurants de la ville ou chez des particuliers.
La composition de l’image donne à voir la configuration sociale à l’œuvre dans les relations de travail. Par configuration sociale j’entends ici, à la suite de Norbert Elias (1991), les modes de structuration des relations entre individus. Cette configuration est rendue visible par un ensemble d’oppositions spatiales dans l’image elle-même. D’abord une opposition entre l’humain et l’animal, ensuite entre espace des hommes et celui des femmes, enfin entre forces productives et rapports de production.
S’exprime d’abord une opposition entre l’humain et l’animal avec à droite un morceau du corps encore recouvert de sang d’un thon rouge, en l’occurrence une espèce en voie d’extinction par les effets de la surpêche. À côté, un emballage de plastique contient d’autres morceaux. Sur le sol, une poubelle et des bacs en polystyrène rangés pour un usage futur. À gauche de l’image s’opère par opposition le travail de transformation mis en œuvre par l’ouvrier qui découpe la chair, muni d’un Magurokiri (très long couteau dévolu à la découpe de grosses pièces de thon). Il produit de fines tranches régulières et lisses à partir des différentes parties du corps de l’animal. La photo donne ainsi à voir le travail nécessaire à ce que Norbert Elias (2002) désigne comme une civilisation des mœurs. L’animal mangé n’est plus directement visible. Les conditions sociales de production de la chair comestible — la mise à mort massive des animaux, le sang, la découpe des corps, etc. — sont occultées. La chair est transformée de façon à apparaître comme un pur produit de la culture par une sorte de processus de transsubstantiation qui fait du corps d’un animal mort — par définition peu appétissant — l’expression des plus raffinées de l’art culinaire d’une société.
Puis l’image rend visible les rapports de genres. Au fond, à droite, deux femmes sont assises dans un espace très réduit, entourées de papiers, de plannings et d’un téléphone de bakélite. On ne voit que leur visage et leurs épaules. Collée au-dessus d’elles, une fine affiche de papier indique le nom de l’entreprise (il s’agit de Yamamoto), sa raison sociale (le commerce de gros de thon) et un slogan vantant la qualité de la marchandise vendue. Rien d’autre. Quel est leur travail ? Comptabilité ? Réception des appels des clients ? Prise des commandes ? Toutes ces activités à la fois sans doute. Quoiqu’il en soit, et contrairement aux corps agissants des hommes munis d’un outil élaboré, les femmes sont ici confinées dans un espace restreint, leurs corps sont contraints, comme effacés, dominés dans une société japonaise aux normes de conduites fortement codifiées et régie par les hommes. Dans le domaine romanesque, Amélie Nothomb (1999) a pu en rendre compte dans son roman autobiographique Stupeur et tremblements. Leurs capacités d’action sont réduites, elles sont ici reléguées à des tâches répétitives, ennuyeuses, périphériques, subalternes dans le processus de transformation de la matière première. Cette position subalterne se mesure aussi par l’exclusion des femmes de l’usage du Magurokiri. Aucune photo de la série sur le marché de Sukiji ne donne à voir une femme utilisant ce grand couteau, symbole masculin évoquant notamment l’imaginaire du japon médiéval.
L’image permet enfin de percevoir les rapports de production et la condition des travailleurs qui en découle. Le personnage de premier plan est en plein processus de travail, c’est-à-dire de transformation de la matière première en marchandise. Il n’a pas de gants ou autre protection. Sa main gauche est posée tout prêt du morceau de thon qu’il s’apprête à trancher et son bras est contracté pour mieux tenir un smartphone entre son épaule et son oreille. Reçoit-il des consignes de son patron ? Une commande d’un client ? Son visage sérieux et concentré le laisse penser. L’image montre aussi les conditions de travail qui font le quotidien de ces travailleurs et travailleuses du commerce de gros. La vétusté du lieu, les éclairages installés à la va-vite, les ampoules qui pendent du plafond, les murs dont la base est rongée par les remontées d’humidité, les objets épars entassés sans grande logique, le sol jonché de déchets et recouvert d’eau stagnante. Autant d’indices qui révèlent la nature des rapports de production qui organisent la consommation alimentaire de la société japonaise.
Bibliographie :
Elias N. (1991) Qu’est-ce que la sociologie ?, La Tour-d’Aigues, Édition de l’Aube.
Elias N. (2002) La Civilisation des mœurs, Paris, Pocket.
Nothomb A. (1999) Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel.